La technologie ne remplace pas la télévision: elle est au service de la télé

09 Mar 2021

Rien n’a été déclaré plus souvent mort, ces dernières années, que la télévision classique. Pourtant, les chaînes sont encore très vivantes. Comment regarderons-nous la télévision en 2025? Le futur se dévoile en cinq questions.

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Gilles De Coster

En 2025, RTL ou Play4 seront-elles des applications sur mon smartphone et non plus des chaînes sur ma télé?

Philippe Delusinne, CEO de RTL Belgium: Elles seront les deux! Il ne faut pas enterrer la télévision linéaire, celle qu’on regarde encore à la maison, à heure fixe. D’abord parce que les publics vieillissent et qu’il y aura toujours des téléspectateurs assidus. Même si la famille n’est plus forcément réunie devant le même écran au même moment. La technologie ne remplace pas la télévision. Elle est au service de la télévision.

Jeroen Bronselaer, CEO de SBS Belgium: Pour moi aussi, la télévision, c’est le sens de la communauté. À l’inverse, le smartphone en tant que “hub de divertissement” représente l’individualisation du contenu. Le besoin de partager des histoires, de vivre tout cela ensemble, va rester. J’ai des enfants très jeunes. Et plusieurs fois par semaines, on se retrouve dans le salon pour regarder ensemble De Mol ou The Masked Singer.

Vos enfants regardent-ils L’Amour est dans le pré ou De Mol?

Bronselaer: Ma fille a 10 ans, mes fils 12 et 14 ans. Et oui, ils regardent De Mol. Ce qui n’empêche pas mon aîné de faire en même temps des recherches sur l’internet: “C’était très curieux, je pense que c’est ceci ou cela”, et on en discute devant l’écran. Et ça, ça va rester. Je trouve très informatif de voir qu’ils sont assez intéressés par ce qu’ils voient sur l’écran pour s’asseoir avec nous et déposer leur smartphone. Et cela me procure un plaisir énorme.

Delusinne: Mes enfants ont 36 et 34 ans, c’est très différent! Ceci dit, mon fils est parent depuis trois ans et j’ai remarqué chez lui un retour à la télévision depuis qu’il est père. Ma fille vit à New York: elle a un grand écran mais il n’affiche que Netflix. Pour tout ce qui est télévision, elle passe par son ordinateur. Se dirige-t-on vers une situation semblable à Bruxelles, à Liège, à Namur? C’est possible.

“On doit s’inspirer de ce que les TikTok et autres Instagram ont accompli, et des façons plus légères – et donc moins coûteuses – de faire de la télévision.”

—   Philippe Delusinne, CEO de RTL Belgium

Avez-vous un compte TikTok?

Delusinne: J’ai des collaborateurs, souvent très jeunes, qui sont des experts de ces médias. Ce n’est pas à 63 ans que je vais devenir un spécialiste de TikTok! On doit s’inspirer de ce que les TikTok et autres Instagram ont accompli, et des façons plus légères – et donc moins coûteuses – de faire de la télévision. Il n’empêche, la télévision, c’est aussi l’info, qui exige des règles, une rigueur, une déontologie.

Bronselaer: Même à 42 ans, je ne vais pas essayer! Nous devons surtout attirer les talents, les nouveaux créateurs, les scénaristes qui comprennent vraiment ces médias. Et on expérimente. Durant la crise du coronavirus, nous avons offert l’opportunité à Julie Vermeire et Viktor Verhulst d’aller sur ces plateformes. Cela a eu un succès énorme. On va continuer sur cette lancée, même s’il reste du pain sur la planche.

“Mes enfants sont assez intéressés par ce qu’ils voient sur l’écran pour s’asseoir avec nous et déposer leur smartphone. Et cela me procure un plaisir énorme.”

—   Philippe Delusinne, CEO de RTL Belgium

Dans cinq ans, mon voisin verra-t-il la même publicité que moi lorsque nous regardons le même programme?

Delusinne: On a commencé à cibler la publicité. Mais il faut aussi respecter la vie privée des gens. Avec l’addressable TV, nous espérons pouvoir fournir à certains annonceurs une audience qui leur soit vraiment utile et qu’on pourra vendre plus cher. Alors que, dans un média de masse, on sait qu’on a des contacts non performants. La proximité est cruciale. L’addressable TV n’est pas forcément là pour remplacer: elle est un complément.

Bronselaer: Toutes les publicités ne seront sans doute pas adressables en 2025, car le marché doit encore se développer. Chez SBS, environ 10% de nos revenus publicitaires sont déjà “adressables”. Pour la télé, des annonceurs traditionnels sont partants. Mais seront-ils prêts à y consacrer 100% de leur budget en 2025? Je ne le pense pas. En outre, pour certains messages, nul besoin de cibler.

“Les annonceurs traditionnels seront-ils prêts, en 2025, à consacrer 100% de leur budget à la publicité adressable sur la télé? Je ne le pense pas.”

—   Jeroen Bronselaer, CEO de SBS Belgium

En 2025, un programme comme Top Chef ou De Slimste Mens aura-t-il encore une chance s’il ne se décline pas en produits dérivés, contenu complémentaire, réalité augmentée, etc.?

Delusinne: Nous serons de plus en plus cross-platform. Le point de départ doit rester le contenu. Celui-ci avait auparavant une plateforme dédiée – la télévision ou la radio. Demain, il sera diffusé sur smartphone, sur tablette, sur d’autres médias encore, avec des formats adaptés. On peut imaginer, pour un Top Chef par exemple, qu’on aura moins de longueurs sur le blanc de poulet qui fristouille dans sa poêle pour passer plus vite à un autre plan.

Bronselaer: Mon rêve le plus fou s’appuie sur la vague de maisons intelligentes qui est en train de se former. Imaginons qu’au moment où vous regardez la télé, votre smartphone se connecte à votre smart home. Pour Top Chef, il vous dit qu’il y a tels ou tels ingrédients dans le frigo, et vous demande si vous n’avez pas envie de vous préparer un petit snack basé sur ce que vous avez vu durant l’émission.